Vient de PARAÎTRE: Recherche scientifique avec l’IA

Vient de PARAÎTRE: Recherche scientifique avec l’IA

PREFACE DE MICHEL BISA KIBUL

La recherche scientifique a toujours été un dialogue permanent entre les humains, les éléments de la nature, de la culture, les outils et les méthodes (schèmes d’intelligibilités) qu’ils inventent pour mieux comprendre le monde et accéder aux lois de la nature. Depuis les premiers traités méthodologiques jusqu’aux laboratoires contemporains et aux plateformes numériques postmodernes saturées de données, la science progresse grâce à une tension féconde entre tradition et innovation. Comme le rappelait le philosophe des sciences Karl Popper, « la science progresse par conjectures et réfutations » ou, pour le dire avec les mots du socio-anthropologue des sciences Sylvain Shomba Kinyamba, « la connaissance scientifique se construit dans un processus critique et méthodique où chaque hypothèse est appelée à être discutée, testée et éventuellement dépassée ».  

Dans cette perspective, le présent ouvrage du Professeur Abbé Louis Mpala Mbabula, Recherche scientifique avec l’Intelligence Artificielle, arrive à un moment charnière de l’histoire de la production des savoirs. Nous vivons une transformation profonde des pratiques de recherche et même de rédaction scientifique, administrative, juridique et sociale, sous l’effet de l’essor de l’intelligence artificielle, qui modifie non seulement les outils, mais aussi les pratiques, les rythmes, les méthodes, les durées, les imaginaires et, parfois, même l’épistémologie, comme philosophie, socio-anthropologie ou politique de la science.

Je me souviens avec plaisir des échanges que nous avons eus à ce sujet à Lubumbashi, du 10 au 11 décembre 2025 en marge des travaux sur l’organisation des écoles doctorales, tenus sous la houlette de la Ministre de l’Enseignement Supérieur et Universitaire et de la Recherche Scientifique et Innovation. Ces discussions qui se sont poursuivies dans le groupe WhatsApp bisarecherche.org, auxquelles participaient plusieurs collègues enseignants-chercheurs, dont le Professeur Abbé Louis Mpala, portaient, notamment, sur les transformations induites par l’intelligence artificielle dans la pratique de la recherche scientifique et sur les mécanismes de gestion et de l’usage de l’IA dans les projets tutorés, mémoires, thèses, articles, cours et ouvrages scientifiques. C’est dans ce contexte qu’il me fit part, in box, de son chantier éditorial consacré à cette question et qu’il me fit l’honneur de solliciter la présente préface.

C’est avec un sentiment mêlé de plaisir intellectuel et de profond respect que j’ai accepté de contribuer à l’ouverture de cet ouvrage. Écrire la préface d’un travail signé par une sommité philosophique africaine constitue en effet, pour moi, un privilège. Philosophe connu, reconnu et respecté au-delà des frontières africaines, Recteur de l’Université de Likasi, auteur prolifique de nombreux textes mis à disposition en accès ouvert afin de favoriser l’accessibilité des savoirs, le Professeur Louis Mpala Mbabula poursuit ici une réflexion qui s’inscrit dans la continuité de ses œuvres antérieures. On se souvient notamment de son ouvrage de poche Homme-Femme, qui es-tu à l’ère de la post-vérité ?, qui interrogeait déjà les mutations anthropologiques et culturelles du monde contemporain. Le livre que le lecteur tient entre ses mains s’inscrit ainsi dans la trajectoire intellectuelle d’un philosophe attentif aux transformations de son temps, de sa société physique et virtuelle. Ce livre se présente également comme un guide méthodologique destiné aux étudiants, aux doctorants et aux chercheurs aspirants, juniors et séniors qui souhaitent apprendre à produire un travail scientifique rigoureux à l’ère de l’intelligence artificielle, sans faire du plagiat.

Depuis longtemps, les grands penseurs de la méthodologie scientifique ont insisté sur la nécessité d’une méthode. René Descartes écrivait déjà dans son Discours de la méthode que « pour parvenir à la vérité, il faut une méthode sûre ». Plus près de nous, le sociologue Pierre Bourdieu rappelait que « le fait scientifique se conquiert, se construit et se constate ». Ces formules célèbres expriment une idée que la science n’est jamais le fruit du hasard, de l’immédiateté mais celui d’un travail discipliné, structuré, critique et concret. Dans notre contexte naturel et culturel, les chercheurs ont produit la science à l’aide d’outils essentiellement humains et artisanaux. La recherche bibliographique, jusqu’il y a cinq ans encore (2021), se faisait dans les bibliothèques physiques et sur les moteurs de recherche comme Google, les fiches cartonnées et les carnets de terrain remplaçaient les bases de données numériques comme Sapelli (applications mobiles), les entretiens étaient enregistrés sur des magnétophones puis retranscrits manuellement pendant des heures, parfois des jours et des semaines. L’analyse statistique nécessitait de longs calculs ou l’usage de logiciels spécialisés, souvent difficiles d’accès. Quant à la rédaction scientifique, elle reposait sur un effort solitaire et exigeant, rythmé par les corrections successives du chercheur et de ses pairs, y compris les relectures par des Collègues de la Faculté des Lettres et Sciences humaines.

Aujourd’hui en 2026, l’intelligence artificielle bouleverse profondément ces pratiques. Elle intervient désormais à presque toutes les étapes du processus de recherche scientifique. Premièrement, lors de la formulation du problème et de la revue de littérature, les systèmes d’IA permettent d’explorer rapidement des milliers d’articles, de synthétiser les tendances de la littérature scientifique et d’identifier les lacunes et polémiques de la connaissance. Deuxièmement, dans la conception du protocole de recherche, l’IA suggère des méthodes, propose des modèles d’enquêtes sur terrain ou aide à structurer des hypothèses lorsqu’elles s’avèrent encore nécessaires. Troisièmement, au stade de production des données, certains outils comme Proacteur IA permettent d’enregistrer, de transcrire et même de traduire en temps réel des entretiens ou des discussions de groupes (focus groups et autres entretiens collectifs). Dans les recherches qualitatives comme quantitatives, ces technologies réduisent considérablement le temps de traitement des données. Quatrièmement, au niveau de l’analyse des données, l’intelligence artificielle offre la capacité de traiter des volumes d’informations extrêmement vastes, permettant d’identifier des corrélations ou des tendances qui auraient été difficiles à percevoir autrement et, au stade de la vulgarisation, notamment de l’écriture scientifique qui concerne particulièrement cet ouvrage, l’IA peut contribuer à structurer les textes, à en améliorer la clarté rédactionnelle et à adapter le discours scientifique à différents publics, mais aussi à en assurer une traduction dans plusieurs langues et langages spécialisés, selon le prompt fourni.

Cependant, ces avancées technologiques s’accompagnent également d’interrogations légitimes, des craintes et des angoisses quant à l’avenir des sciences et de l’humanité. Plusieurs questions se posent désormais à la communauté scientifique : l’intelligence artificielle renforce-t-elle la créativité scientifique ou risque-t-elle de la standardiser ? Favorise-t-elle l’accès démocratique au savoir ou accentue-t-elle les inégalités entre chercheurs ? Permet-elle de mieux penser ou incite-t-elle à moins réfléchir ?

Le Professeur Louis Mpala Mbabula attire avec justesse l’attention sur un paradoxe fondamental. L’IA risque de favoriser les chercheurs les plus travailleurs et les plus habiles dans son utilisation, tout en rendant intellectuellement paresseux ceux qui cesseraient d’exercer leur propre esprit critique. En d’autres termes, l’intelligence artificielle ne remplace pas l’intelligence humaine ; elle l’amplifie ou l’appauvrit selon l’usage que l’on en fait. Dans ce contexte, une question essentielle demeure : que reste-t-il à l’humain ? La réponse tient sans doute dans ce que la philosophie des sciences appelait autrefois « la subjectivité », à savoir, la passion de la recherche, le gout du terrain et des laboratoires, la curiosité intellectuelle, la créativité, le sens critique, mais aussi l’éthique et la déontologie scientifiques.

La question de l’éthique est en effet centrale. L’usage de l’IA soulève des inquiétudes légitimes concernant le plagiat, la fabrication artificielle de données, ou encore la reproduction non critique de contenus générés par des algorithmes. La recherche scientifique repose pourtant sur des principes fondamentaux : l’honnêteté intellectuelle, la traçabilité des sources et la responsabilité du chercheur. Pour éviter les dérives, cet ouvrage insiste et rappelle que l’intelligence artificielle doit être utilisée comme outil d’assistance et non comme substitut à la pensée scientifique et au travail de terrain. Le chercheur doit toujours vérifier les sources réelles de ses informations, citer correctement, reformuler avec rigueur lorsqu’une IA a été appelée au secours pour des questions de stylistique, d’orthotypographe, … et maintenir un contrôle critique sur l’ensemble du processus de recherche. L’usage d’outils de détection du plagiat, la transparence méthodologique et la responsabilité personnelle demeurent indispensables.

Dans cette perspective, l’ouvrage du Professeur Louis Mpala Mbabula constitue un guide précieux. Il propose des orientations concrètes pour apprendre à utiliser l’intelligence artificielle dans la rédaction scientifique sans compromettre les exigences de rigueur académique. À ce titre, il rejoint des préoccupations que nous avons également développées dans notre propre ouvrage consacré à l’écriture scientifique assistée par l’intelligence artificielle et les logiciels anti-plagiat. Plus qu’un simple manuel technique, ce livre invite à une réflexion plus large sur l’avenir de la production scientifique. Il rappelle que la technologie, aussi puissante soit-elle, ne peut remplacer la responsabilité intellectuelle du chercheur. La science demeure avant tout une « aventure humaine », une quête de vérité guidée par la méthode, l’esprit critique et l’éthique.

Pour toutes ces raisons, je recommande vivement la lecture et l’usage de cet ouvrage. Il sera utile aux étudiants, aux doctorants, aux enseignants et aux chercheurs qui souhaitent comprendre comment pratiquer une recherche scientifique rigoureuse dans un monde où l’intelligence artificielle devient un partenaire incontournable du travail intellectuel. En offrant ce guide méthodologique, le Professeur Louis Mpala contribue à éclairer une nouvelle génération de chercheurs africains et internationaux sur les défis et les opportunités de la science à l’ère de l’intelligence artificielle.

Michel Bisa Kibul[6]

Moluki pe Motangisi


[6] Michel Bisa Kibul communément appelé Moluki pe Motangisi (michel.bisa@unikin.ac.cd) – www.michelbisa.com est  Professeur de Science Politique et gouvernance à l’Université de Kinshasa (UNIKIN) et à l’Université Catholique du Congo (UCC). Secrétaire scientifique de l’Observatoire de la Gouvernance (OG), il est depuis 2022 Directeur scientifique à l’Incubateur du Génie Scientifique Congolais, Agence nationale de Valorisation du génie scientifique Congolais. Tél. +243 81 37 45 540.

Auteur / autrice

  • Louis MPALA Mbabula est docteur et professeur en Philosophie de l’Université de Lubumbashi après avoir étudié à Rome (Università Urbaniana) et à Kinshasa (Université Catholique du Congo). Louis MPALA Mbabula est aussi prêtre du diocèse de Kilwa-Kasenga.



    Voir toutes les publications


Louis MPALA Mbabula est docteur et professeur en Philosophie de l’Université de Lubumbashi après avoir étudié à Rome (Università Urbaniana) et à Kinshasa (Université Catholique du Congo). Louis MPALA Mbabula est aussi prêtre du diocèse de Kilwa-Kasenga.

Leave A Comment

All fields marked with an asterisk (*) are required

fr_FRFR_FR
0 Shares
Share via
Copy link